Je suis passé à 100 % au semis direct avec Agroleague

Interview. Vincent Lequippe, éleveur laitier en Indre-et-Loire a remis en cause son système de culture en 2017, il nous partage son expérience. Actuellement, il produit 1 million de litres de lait avec 85 vaches, sur 165 ha. Il est accompagné par les conseillers AgroLeague pour la gestion de ses cultures.

PLM – Pourquoi êtes-vous passé du labour au semis direct ? 
Vincent Lequippe :
La réflexion est partie des prairies. Nous avons des sols limono-sableux superficiels avec présence de pierres, peu de réserves hydriques et des petites CEC (Capacité d'Echange Cationique). Sur ces parcelles, l’usure du matériel est importante (changement des pointes tous les 15-20 ha), sans parler du temps passé dans le tracteur et du gasoil nécessaire. J’ai commencé à y faire des essais de non-labour en 2018 pour les premiers maïs et 2019 pour les blés. 
Notre façon d'alimenter notre troupeau laitier a également évolué au cours du temps, visant à maximiser le fonctionnement du rumen (principalement par la voie des fourrages). L’idée de fond est : « on nourrit des micro-organismes qui nourrissent l’animal et lorsque ce fonctionnement est optimal, on nourrit directement la vache laitière ». Nourrir le sol revient à nourrir mes animaux. Le lien avec la démarche de travailler en sols vivants m'a donc paru logique. 

PLM – Votre matériel de semis a donc évolué ?
Vincent Lequippe :
Depuis 2008, j’utilisais un semoir Väderstad en CUMA pour le semis des couverts végétaux réglementaires (avoine-trèfle très simple). À partir de 2018 j’ai commencé à l’utiliser pour semer les couverts d’été et sursemer les prairies dans les parcelles en pente essentiellement. Cependant, pour la féverole ça ne passait pas. 
En 2019, j’ai pris des parts dans une autre CUMA pour avoir accès à un semoir de semis direct John Deere 750. À l’automne 2020, j’ai semé toutes les céréales en direct, avec plus ou moins de réussite. Les échecs, je ne les attribue pas au semis direct en soi, mais plutôt à la disponibilité du semoir et aux conditions de semis. Nous n’avons pu récupérer le semoir que trop tard et avons été coincés pour semer dans de bonnes conditions. Les fenêtres de tir sont courtes et sans avoir accès au semoir, sur des terrains fragiles, on ne sème pas dans des conditions optimales. Avec un voisin également adhérent à la CUMA, nous avons donc décidé dans la foulée d’investir dans un semoir à deux en copropriété : un GASPARDO en 4 mètres. Au printemps, 35 ha de maïs sur les 50 ha ont été semés en direct et les 15 ha restants en TCS. 

PLM – Comment ont évolué vos rendements ?
Vincent Lequippe :
Au niveau céréales, le rendement en semis direct a tourné autour de 70 q/ha (sachant que la référence en TCS se situe entre 70 et 72 q/ha) pour les céréales semées dans de bonnes conditions. Les 10 ha de blé et 5 ha de triticale semés dans de mauvaises conditions en novembre dans le ray-grass ont fait 20 q/ha de moins. Au niveau du maïs, sur les 35 ha, 22 ha ont été détruits à cause de la grêle, ce qui nous a forcés à repartir à zéro. Au bout du compte, le rendement n’a été que de 7 t/ha sur ces 22 ha. Sur les 13 ha qui n’ont pas été détruits par la grêle, le rendement a été de 15 t/ha, ce qui est satisfaisant. 
Pour l’instant sur les rendements au global c’est moins bien. Je l’explique plus par les dates de semis, pas forcément par le SD en soit. Semer en direct dans le ray-grass est peut-être une mauvaise idée. Désormais, la destruction du ray-grass se fait en juin, puis un couvert relai est implanté (tournesol, sorgho et colza fourrager). 

PLM – Quelles sont les principales différences entre l’itinéraire technique (ITK) en labour et en semis direct ?
Vincent Lequippe :
À l’exception du travail du sol (qui sera traité séparément), les principales différences pour le système de Vincent lors de la transition du labour au semis direct sont les suivantes : 
●    Le post désherbage a augmenté de 5€/ha du fait que Vincent avait fait des impasses sur les vivaces telles que le chardon et liseron. Il désherbait les vivaces dicotylédones fin d’été après moisson, désormais il les désherbe dans le maïs à 4 feuilles. 
●    Augmentation de la consommation de glyphosate à une moyenne de 3L/ha sur 110 ha. La consommation de ce produit est donc passé de 150 L/an à l’époque du labour à 340 L/an sur la campagne 2020-2021 (4,4 €/L). 
●    Changement de réflexion sur les couverts végétaux : 
●    Avant : mise en place de couverts simples : avoine d’hiver - trèfle Alexandrie à 12€/ha en semences.
●    Aujourd’hui : implantation de couverts diversifiés pour un coût de 40€/ha.
●    Broyage du couvert avant de semer le maïs en direct : 5,5 €/ha. 

 

PLM – Quels sont les changements observés ?
Vincent Lequippe :

●    Une vraie différence au niveau du ressuyage du sol. L’eau ne stagne plus sur les parcelles, ce qui facilite les passages. 
●    Une réduction du temps de travail : on peut semer facilement 15 à 20 ha / jour (voir analyse économique).
●    Avant, au niveau du matériel de traction, il nous fallait 220 CV pour semer 6-7 ha de blé / jour et on consommait 40 L/ha pour du blé, aujourd'hui on est à 10 L/ha de gasoil et un tracteur de 120 CV. Pour les maïs, on passe de 55-60 L/ha (vibro, décompacteur, combiné de semis) à 5 L/ha. 
●    En termes d’usure (un versoir de charrue faisait 3 ou 4 ans) tous les outils à dents c’est pareil, là on va changer un jeu de socs tous les ans 2000 € à diviser par 2.
●    Facilite les semis de couverts végétaux, sursemis des prairies. 
●    Vie biologique du sol : la quantité de vers de terre augmente de manière notoire. Avant les anéciques on en voyait un par profil de sol. Aujourd’hui plus d’une dizaine. 
Économiquement, le semoir représente un investissement, mais permet de sécuriser le rendement, réduire des charges, faciliter l’organisation des chantiers. Aujourd’hui ça devient quasiment le seul outil sur l’exploitation. Depuis que l'on a acheté le semoir, il n’a pas arrêté : entre les couverts, les prairies et les céréales. À deux on va arriver à semer 350 ha/an.

PLM – Et économiquement, quel est le gain ? 
Vincent Lequippe :
En semis direct, les charges et le temps de travail sont plus faibles pour un rendement équivalent. On remarque pour le maïs une différence de 15,6 €/ha entre l’ITK labour et l’ITK SD en faveur du semis direct. De la même manière, une différence de 12,5 €/ha est observée pour le blé en SD.  Au niveau du temps de travail pour la préparation du sol et le semis, le semis direct est 2,7 fois moins chronophage pour le maïs et 4,5 moins chronophage pour le blé tendre d’hiver. 

PLM – Comment vous êtes-vous formé au semis direct ?
Vincent Lequippe :
Mon premier contact avec l’agriculture de conservation fut lors de mon stage d’installation en 2003. J’étais dans une exploitation de polyculture élevage laitière en Indre-et-Loire en semis direct. De plus, la ferme familiale est proche de celle de Jean Claude Quillet, un pionnier de l’ACS en France, que nous suivions de loin.
Notre transition a été rapide. On l’a fait vite, mais de manière réfléchie. Baptiste Duhamel (agronome AgroLeague sur mon secteur) me conforte dans mes décisions. Il me rassure dans la démarche. On ne peut pas être expert en tout : vie du sol, fourrage, élevage, production végétale. L’accompagnement est essentiel, surtout dans quelque chose de nouveau. On est dans une démarche de progrès. Pour la partie élevage, nous faisons appel à un conseil indépendant. Pour les cultures, je ne me voyais pas faire appel à un conseil orienté. Pas forcément mal intentionné, mais vu qu’il vend des phytos et de l’engrais, il va forcément te vendre ce qu’il connaît. Il va falloir apprendre à travailler avec moins. Si la personne qui te conseille, sa solution c’est un produit, il ne peut pas te donner la bonne solution”.

PLM – Quels sont vos conseils pour réussir le semis direct ?
Vincent Lequippe :
Pour que le semis direct fonctionne, il faut restituer de la matière au sol. C’est quelque chose que je n’avais pas anticipé. Chez nous, la spécialisation c’est le lait : les cultures servent avant tout à l’alimentation du troupeau. Pour combiner élevage et agriculture de conservation, nous devons revoir notre assolement et nos apports de fourrages. Le maïs ensilage ne restitue que très peu au sol et ne facilite pas l’implantation en direct. Désormais, on va augmenter la part de maïs épi et diminuer le maïs ensilage. On incorpore de la luzerne sous couvert de méteil. 
Le frein au départ c’est de changer de pratiques. Il y a une grande part psychologique. Même si tu es conscient que ce n’est pas la meilleure, tu connais bien la technique. Là, on part sur quelque chose de nouveau. On fait des essais. Quand ça ne marche pas, on s’adapte. Il faut être prêt à ce changement. 
Une fois que l’on a démarré dans cette voie, c’est difficile de revenir en arrière. C’est une réflexion globale qui démarre avec la réduction des charges et du temps de travail, la consommation du carburant, et qui s’élargit à la protection des sols, de la biodiversité et du stockage du carbone. On y est sensible et on y fait attention. Maintenant ma vision est très différente : pour moi un champ labouré c’est du désert. 
Le regard des autres est aussi très impactant. Le changement est aussi venu parce que mon père ne travaille plus sur l’exploitation. Le temps où l’on travaillait ensemble, il n’était pas convaincu par ces pratiques. On labourait printemps et automne. Aujourd’hui il est à la retraite et possède sa maison à proximité de la ferme. Désormais, il y est réceptif. Il se rend compte que le système fonctionne et qu’il y a des avantages à travailler de cette manière.
Le changement apporte sa part de risques. C’est un changement auquel il faut être bien préparé, se faire accompagner par des professionnels et échanger avec d’autres agriculteurs dans la même dynamique. Je ne me serais pas lancé là-dedans tout seul. Ensuite, tu te fais ta propre expérience. Il faut être curieux, savoir observer, interpréter pour pouvoir prendre ses décisions en autonomie et comprendre ce que tu fais. 

 

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